regard sur le portage

« par Isabelle SOUBEYRAND »

Isabelle Soubeyrand est monitrice de portage depuis cinq ans et formatrice au portage des bébés depuis plus de trois ans. Elle est formatrice pour l’école de monitrices de portage Porter son enfant, tout un art et au CNFPB (Centre National de Formation au Portage des Bébés).

Isabelle Soubeyrand est référente en portage et soins de peau à peau pour le service de néonatalogie de la Croix-Rousse dirigé par le professeur Picaud.

Elle forme également des professionnels de la petite enfance et de la santé en France et en Europe francophone.

Hubertine : La question que tout le monde se pose, c’est pourquoi porter son enfant ?

Isabelle Soubeyrand : La première chose que je dis aux parents lorsqu’ils me demandent pourquoi porter leur enfant, c’est : « vous ne faites que ça, de porter votre enfant ».

Et donc, pourquoi porter son enfant ? Tout simplement pour répondre à son besoin d’être contre son parent tout en pouvant se libérer les bras. Il s’agit tout simplement de faire ce que nous faisons toute la journée : porter notre bébé tout en continuant à exister soi-même. Ni plus, ni moins.

HBT : Au-delà de se libérer les mains et de répondre à un besoin de contact, on parle de bénéfices qu’il y aurait à porter son enfant. Quels sont-ils ?

I. S. : Le portage a des bénéfices qui sont largement prouvés à l’heure actuelle. Quand on met un bébé dans une écharpe, on ne va pas simplement le transporter. On va répondre à toute une dynamique corporelle dont l’enfant a vraiment besoin pour se développer.

Les bébés portés marchent en général plus tôt et auront un meilleur développement moteur que les bébés qui ne sont pas portés*. Une certaine dynamique va se mettre en place : le bébé porté va être acteur de son portage, il va s’agripper, d’où l’intérêt de bien le porter. Si l’on met son enfant dans une position où il est mal installé, il va lutter encore plus fort pour s’agripper. S’il est installé dans une bonne position, dans un enroulement, les jambes bien remontées, cela va lui permettre de pouvoir travailler sa posture, son sens de l’équilibre, sa musculation et notamment ses abdominaux. Il ne s’agit pas de muscler les tablettes de chocolat, mais les muscles profonds du ventre, ces muscles qui tiennent les organes.

Quand un bébé est porté, il va suivre les mouvements du porteur et donc chercher à s’équilibrer. Or, pour apprendre à marcher un bébé doit apprendre à s’équilibrer et à tonifier son corps. Quand son parent va se pencher, il va essayer de se rattraper à lui. Il va donc amorcer un développement moteur qu’il n’aurait commencé à faire que quelques mois plus tard, vers l’âge de 3-4 mois. C’est pour ça que les bébés portés ont un développement bien meilleur que les bébés qui ne sont jamais portés.

HBT : Avec le portage, on parle de prémices du langage. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

I. S. : Il est important de constater que le langage des bébés n’est pas un langage vocal. Le pleur du bébé est un signal d’alerte qui lui demande énormément d’énergie. Il ne pleurera donc pas pour rien. Avant de pleurer, le bébé a déjà passé du temps à exprimer quelque chose qui n’allait pas par des gestes, des mimiques. C’est ce que l’on appelle le langage corporel. Lorsque l’on est en corps à corps avec son bébé, il est plus facile de décrypter ce langage. Quand on porte son bébé, on a accès à ce langage beaucoup plus rapidement que lorsqu’il est posé dans un transat à l’autre bout de la pièce.

Le langage corporel le plus connu est le langage d’appel lorsque le bébé a besoin de manger. Un bébé qui a faim va commencer ouvrir la bouche, à fouir, à frotter son visage contre sa mère, il va de lui-même essayer d’accéder au sein. En effet, un bébé est tout à fait capable d’accéder au sein par lui-même. La maman dont le bébé est porté aura donc plus facilement accès à l’information que son bébé veut lui transmettre. Elle pourra alors le mettre au sein directement sans qu’il aie eu besoin de l’exprimer en pleurant.

Nous venons d’évoquer l’allaitement, mais tous les actes de la vie du bébé sont d’abord exprimés par un langage corporel avant d’être exprimés par un langage verbal.

Plusieurs orthophonistes ont noté que les bébés accèdent plus facilement au langage vocal lorsqu’ils ont été beaucoup portés.

Il y a un travail qui a été effectué auprès de bébés malentendants portés chez qui l’on a pu constater des babillages. En effet, un bébé lorsqu’il naît, ne voit bien qu’entre 15 et 30 cm, ce qui est très court au niveau de la vision. Au-delà, il voit des formes floues et des formes contrastées. Installé dans une écharpe, le bébé peut observer les mouvements d’articulations de la bouche et va sentir les vibrations de la gorge de celui qui le porte. Il va donc pouvoir accéder à la parole alors qu’il est malentendant. C’est la même chose pour les bébés qui sont bien-entendants, ils vont pouvoir faire les mêmes observations et sentir les mêmes vibrations. Cela leur permettra donc d’accéder plus rapidement à la parole.

HBT : C’est formidable tous les bienfaits générés par le portage !

I. S. : En effet, c’est passionnant et c’est ce à quoi je me consacre depuis plus de trois ans. Lorsque j’ai commencé à faire des formations médicales, je me suis rendue compte de toute la richesse de l’outil qu’est le portage. Cela va au-delà du transport, au-delà du lien, au-delà du plaisir d’avoir son bébé contre soi. On se prive d’une grande richesse en ne portant pas son enfant. Que l’on porte une heure ou dix heures par jour, ou même une fois par mois, on peut profiter de ces moments-là pour offrir à son bébé d’autres possibilités que celle d’une simple balade.

*Blandine Bril dans Materner du premier cri aux premiers pas aux Éditions Odile Jacob.

HBT : Dans quels cas de figure, quelles pathologies le portage est-il particulièrement recommandé ?

I. S. : Il y a des cas pour lesquels le portage est primordial. Je travaille même avec des professionnels de la santé qui le prescrivent. Cela peut aller du bébé qui souffre d’une dysplasie de la hanche au bébé hypotonique, du bébé prématuré au bébé malvoyant.

Dans le cas d’une dysplasie, le fait de bien porter son bébé, en le plaçant en abduction, va lui permettre de lutter contre cette dysplasie. Il y a d’ailleurs des cas où les bébés n’ont plus besoin d’être appareillés lorsqu’ils sont beaucoup portés.

Dans le cas de bébés hypotoniques, on peut préconiser de courtes séances pour solliciter leur réflexe d’agrippement, une compétence naturelle qu’ont tous les enfants.

Je travaille beaucoup avec des bébés en situation de handicap. Le portage les sollicite au niveau moteur et leur permet de rattraper le retard engendré par leur handicap, mais aussi de ne pas développer d’autres pathologies plus tard. Par exemple, on peut aider les bébés trisomiques à tenir leur tête. A l’aide du portage, lorsqu’ils sont bien positionnés et que leur nuque est bien soutenue, leur tête pèse moins lourd et ils vont commencer à pouvoir la tourner, et à se développer au niveau moteur.

Un travail a également été effectué auprès d’enfants non voyants. Ce sont des enfants qui marchent en moyenne vers l’âge de trois ans. Il est en effet difficile d’apprendre à marcher lorsque l’on ne voit pas. Le fait de porter un bébé non voyant va lui permettre de sentir les mouvements du corps du parent qui le porte, va le solliciter – comme nous l’avons déjà évoqué – au niveau de son équilibre. Donc même s’il ne voit pas, il sera sollicité d’une manière qui lui permettra d’accéder à la marche plus rapidement.

Dans le cas du RGO (reflux gastro œsophagien), porter son enfant lui permet de rester dans une position verticale, lui épargnant ainsi les douleurs des remontées de lait liées à l’immaturité de son sphincter…

HBT : On parle également d’effets antidouleur. Quels sont-ils ?

I. S. : Le bébé porté va secréter des substances comme l’ocytocine, l’endorphine, la dopamine, etc. qui sont des antidouleurs naturels. Cela lui permet donc de lutter contre la douleur.

Je travaille auprès de mères ayant pris des drogues pendant leur grossesse afin d’aider leur enfant à faire un sevrage à l’aide du portage. L’état de manque est très douloureux et la pratique intensive du portage dans ces cas-là peut éviter de complémenter le bébé en morphine, une substance qui s’avère nocive.

Le portage est très bénéfique dans tous les cas de douleurs, que ce soit pour des douleurs dentaires ou une opération à cœur ouvert.

Cela permet également au parent de se sentir compétent puisqu’il peut faire quelque chose de concret pour son enfant, il devient alors le parent « médicament ».

Et si cela fait secréter des endorphines au bébé qui est porté, c’est également le cas lorsque l’on porte son enfant. Le fait d’avoir son bébé contre soi a des vertus thérapeutiques dans la lutte contre la dépression post-partum. Porter son bébé agit alors comme un « antidépresseur » naturel.

HBT : D’où vient cette méfiance de rendre les bébés « capricieux » en les portant ?

I. S. : Si bébé réclame les bras, ce n’est pas qu’il est capricieux mais qu’il en a besoin. Le bébé n’est pas un adulte miniature, c’est un adulte en devenir. Il a beaucoup moins de neurones que les adultes, son néocortex est moins développé que le nôtre. Il est donc incapable d’intellectualiser quoi que ce soit.

Prendre un bébé dans ses bras va l’aider à rationnaliser ses peurs et ses angoisses jusqu’à ce qu’il sache les rationaliser seul. Un enfant est capable de rationaliser les choses à partir de 7 ans, que l’on appelle souvent l’âge de raison. Le cerveau humain termine sa croissance vers l’âge de 25 ans. Dans ce cas, comment attendre d’un bébé d’avoir les mêmes capacités de raisonnement qu’un adulte ? Le bébé a des besoins, pas des envies. Le but du portage est donc de répondre aux besoins de bébé tout en répondant à ses besoins à soi.

HBT : En parlant de soi-même, comment le portage peut aider les parents ?

I. S. : Nous sommes dans une société où l’on comprend de plus en plus les besoins de l’enfant, mais pas forcément les besoins des mères. Répondre seule aux besoins d’un enfant 24h/24H est une gageure. Lorsque l’on est aidée par les membres de sa famille pour les tâches domestiques ou avec les aînés, c’est beaucoup plus simple de répondre aux besoins de son bébé. Mais lorsque l’on est isolée, on finit par exercer seule le métier de parent alors qu’on devrait le partager avec plein de monde. Le portage permet donc de faire beaucoup de choses, de s’occuper des autres ou de soi-même, tout en portant son bébé et lui montrer ainsi comment devenir un futur adulte.

HBT : Pour conclure, un bébé porté, c’est…?

I. S. : Un bébé porté, c’est un bébé qui se porte bien.

Ces premiers éléments de réponse vous donneront peut-être l’envie d’en savoir plus. De nombreux ouvrages sont disponibles sur le sujet. N’hésitez pas également à contacter des monitrices ou associations œuvrant pour la promotion du portage.